Sixième cri : L'anniversaire ou qui a gagné la guerre contre le nazisme ?


Un soldat soviétique agite le drapeau soviétique sur le toit du Reichstag, le 2 mai 1945 - Photo : Evgueny Khaldeï / Tass (colorisée pour la Une de l'Humanité le 7 mai 2015)

« La reconnaissance vieillit vite », dit Aristote à son disciple Alexandre Le Grand, soucieux de savoir si l’Histoire se souviendrait de lui.

Chaque année, la Russie commémore en grande pompe la victoire sur le nazisme et pleure les vingt-cinq millions de vies sacrifiées pour l’Histoire. Tandis qu’en Occident, c’est un non-événement. Pire, la presse se réjouit aujourd’hui que la cérémonie (grandiose) du 75anniversaire, prévue par Vladimir Poutine, ait dû être annulée à cause du coronavirus.

À l’évidence, ces Russes qui m’ont tendu la main en 1940 quand, enfant juif de Varsovie, j’étais condamné par les nazis à devenir une savonnette — sont malaimés en France. Ce désamour, malgré une franche admiration des Français à l’égard des œuvres de Tchekhov, Tolstoï, Akhmatova, Tchaïkovski ou Malevitch, est sans doute nourri par le dégoût que leur inspirent le personnage de Staline et l’horreur du goulag (que nous avons découvert bien tardivement, grâce notamment à L’Archipel du Goulag, publié en 1973 à Paris par Soljenitsyne). Sans compter Poutine, ce nationaliste dans la vieille tradition dostoïevskienne qui, malgré nos critiques, continue de porter aux nues la culture française.

Pour nous, la France a été libérée par les Américains, et Paris par les Français (Français libres, s’entend). Quant aux Russes, on rappelle avec une certaine délectation le pacte germano-soviétique d’août 1939 et, après la débâcle d’Hitler en 1945, la séparation de l’Europe (et du monde) en deux blocs Est et Ouest. On préfère passer sous silence les accords de Munich signés en septembre 1938, selon lesquels la France et l’Angleterre ont offert à l’Allemagne nazie la Tchécoslovaquie, patrie de Dvorak et Kafka. Ce fut pourtant la première reculade occidentale devant Hitler et l’antichambre de la collaboration avec, comme corollaire, la déportation d’un tiers du judaïsme français !

Il est vrai que le débarquement américain en Normandie a joué un rôle décisif dans la libération de notre pays. Et, tous les ans, nous commémorons avec raison cet événement et les 416 800 militaires U.S. qui, de 1941 à 1945, ont donné leur vie pour notre liberté. Mais, entre nous, le président Franklin Delano Roosevelt, se serait-il engagé dans cette aventure contre l'avis de la majorité des Américains hostiles à l'intervention militaire en Europe sans l’attaque surprise des Japonais sur Pearl Harbor le 7 décembre 1941 ?

Même Churchill, pourtant à Londres sous les bombes nazies, attendait que « les deux systèmes totalitaires » s’affaiblissent mutuellement pour entrer en guerre. Si l’on en croit le témoignage de l’admirable résistant polonais Jan Karski témoin clandestin du ghetto de Varsovie et du camp de concentration d’Izbica Lubelska —, restitué dans le film Shoah de Claude Lanzmann, les dirigeants alliés, qu’il avait pourtant alertés depuis 1942, à Londres puis Washington où il rencontra Roosevelt en juillet 1943, sur la réalité du génocide, les juifs et Auschwitz ne les intéressaient pas vraiment. Alors qu’ils auraient pu prêter main forte à la résistance polonaise, pilonner les fours crématoires dans les camps ou les voies ferrées qui conduisaient des hommes, des femmes, des familles à la mort… Autant d’actes qui auraient ralenti l’anéantissement programmé du peuple juif.

Non, personne à l’époque ne se préoccupait des enfants comme moi. Hormis les justes, chrétiens ou non, qui, en France et dans les pays occupés par les nazis, ont risqué leur vie pour sauver des vies. Et les Russes.

On ne peut pas dire que Staline appréciait particulièrement les juifs. Malgré cela, près d’un million d’entre eux ont trouvé refuge en Union soviétique, même si une partie a été déportée en Sibérie ou, comme mes parents ou moi, en Asie centrale. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si celui qui immortalisa les trois soldats russes plantant le drapeau rouge sur le toit du Reichstag à Berlin fut le photographe de guerre juif Evgueni Khaldeï.

N’oublions pas non plus que ce sont des soldats de l’Armée rouge qui ont libéré Auschwitz. À lire ou à relire à ce propos les témoignages de Primo Levi, Simone Veil ou Elie Wiesel qui s’y trouvaient, en ce 27 janvier 1945, jour anniversaire de Mozart.

Non, en rendant hommage à ces millions de soldats russes qui ont gagné des batailles décisives contre Hitler à Leningrad, Stalingrad et Koursk, ce n’est pas le régime soviétique que l’on glorifie mais un peuple fier, courageux et avant tout patriote. Quand, dans les années 1970, je me battais avec des amis pour les droits des dissidents soviétiques, Soljenitsyne, de passage à Paris, nous a raconté comment, en apprenant que les nazis étaient aux portes de Moscou, un grand nombre de détenus politiques du Goulag se sont portés volontaires pour sauver la patrie au front. Il était temps que cela soit dit.

Il y a presque deux siècles, Fiodor Dostoïevski, auteur des Frères Karamazov (1880), s’est posé une question que la plupart des Russes partagent aujourd'hui : « Que vaut-il mieux pour nous ? Qu’on sache la vérité sur nous ou qu’on dise de nous des bêtises ? ».

Commentaires

  1. Merci à vous. Спасибо вам, что вы не поддаётесь влиянию современных политиков... Такое нельзя забывать и надо расказывать детям и внукам, чтобы помнили и ценили мирное небо над головой... Чтобы знали какой ценой досталась им жизнь...

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  2. Sans l'aide américaine, les Russes qui ont été des combattants courageux à qui nous devons beaucoup seraient arrivés à Berlin beaucoup plus tard, peut-être jamais. On ne peut juger le succès à la guerre en fonction du nombre de combattants sacrifiés. L'armée américaine était soucieuse de la vie de ses soldats. Elle aurait pu arriver plus vite sur le Rhin et peut-être être la première à Berlin, mais le souci du général Eisenhower était de ramener la maximum de GI's vivants au pays. Il était convenu que les Russes prendraient Berlin depuis Yalta. Les Américains ont accepté ce choix lourd pour l'avenir afin de limiter leurs pertes qu'ils savaient être lourdes pour prendre la capitale d'un pays fanatisé. Staline n'avait pas, on le sait, les mêmes scrupules. Mais observons que sans les 500 000 véhicules, les 5000 chars Sherman, 18000 avions, des milliers de canons de tous types, des obus, des locomotives, du pétrole, du charbon, etc. accordé dans le plan Lend-Lease, jamais l'Urss n'aurait pu pousser son avantage bien loin. On ne peut gagner une guerre engageant des milliers de pièces d'artillerie avec leurs tains d'obus, des milliers de chars qui consomment en moyenne un mètre cube de carburant tous les 100 km, etc. sans le soutien logistique ad hoc. Ce que les Américains ont apporté. Au passage, notons aussi que les alliés ont averti les Soviétiques du déclenchement de la bataille de Koursk (opération Citadelle) qui fut un tournant décisif dans la guerre à l'Est et dont la wehrmacht ne se remis jamais. Les renseignements transmis furent rendus possibles grâce au déchiffrement des machines Enigma.

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