Septième cri : Le Covid-19 et le conflit israélo-palestinien

Législatives israéliennes du 2 mars 2020 à Haïfa, au début de l'épidémie de Covid-19 - Photo : Mahmoud Ilean, AP

« Même l’avenir n’est plus ce qu’il était », affirmait avec malice Paul Valéry. Et encore plus dans l’imaginaire des hommes et des femmes qui viennent de vivre plusieurs mois d’enfermement dans l’angoisse, afin d’échapper à la maladie et à la mort portées par un virus inconnu et, pour l’instant, incurable. Regardons leur réaction aux premiers jours du déconfinement. Pour la plupart des Parisiens, par exemple, du moins ceux qui n’ont pas de moyen de locomotion, la liberté de mouvement tant attendue s’est arrêtée sur les rives du canal Saint-Martin. Ou sur les marches du Sacré-Cœur pour les plus téméraires. L’avenir se limiterait-il, sur le plan géographique, au passé le plus restreint possible ? Celui-là même qui mène tout droit à la « souveraineté nationale » ?

L’année 2020 s’est ouverte à nous sous le signe du coronavirus. Rien, en dehors de ce Covid-19, dont nous ignorions tout il y a quelques mois encore, ne nous intéresse. Et la dialectique entre les médias et le public est immuable. Les journalistes fournissent à leurs lecteurs, auditeurs et spectateurs, scotchés à leurs écrans (de télévision ou de smartphone), ce qu’ils attendent : des nouvelles du virus qui les menace. N’osant, par peur de les perdre, apporter diverses informations sur le monde qui continue pourtant de tourner. Parfois, ils s’aventurent au-delà de nos frontières. Mais c’est uniquement pour comparer notre réaction face à l’épidémie à celle des autres. D’abord, notre challenger historique : l’Allemagne. Les pays de l’Europe de l’Est et du Nord, membres pour la plupart de l’Union européenne dont nous désirions être le porte-parole, ont disparu de nos cartes : Pologne, Tchéquie, Slovénie, Autriche, Suède, Danemark, Russie. Y compris la Belgique, notre voisine. Reste la Grande-Bretagne, pour la Reine que nous aimons bien depuis que nous avons décapité la nôtre, et deux États du Sud, l’Italie et l’Espagne, pour montrer qu’ils font moins bien que nous. Enfin, l’Amérique de Trump, pour pouvoir se moquer de ce président si imprévisible et se réjouir que ça marche, malgré tout, mieux chez nous. Oubliés l’Iran et ses ayatollahs, ou la Turquie du despote Erdogan qui est en train de reconstituer Daech en Libye. Oubliée l’Asie, où vit un tiers de l’humanité, à part la Chine, bien entendu, où tout a commencé.

Que dire alors du conflit israélo-palestinien auquel nos médias ont consacré tant de reportages, et qui enflamme régulièrement nos banlieues ? Pourquoi a-t-il déserté nos écrans ? Quelques journaux ont traité ce sujet, sans donner de place au débat. Il serait toutefois intéressant de se pencher sur cette région, surtout en ces temps d’épidémie. Le virus a-t-il frappé les Israéliens ? Et les Palestiniens ? Comment réagissent ces deux peuples en guerre depuis tant de décennies, quand nous savons, par expérience, qu’il ne peut pleuvoir chez notre voisin sans que nous ayons les pieds mouillés.

J’ai consacré une partie de ma vie à la paix au Proche-Orient : réconcilier les Arabes et les Israéliens, puis les Palestiniens et les Israéliens. Non sans un certain succès d’ailleurs. C’est chez nous à Paris que Shimon Peres et Yasser Arafat se sont rencontrés pour la première fois. Puis l’homme que j’aimais beaucoup, Yitzhak Rabin, a serré la main de son ennemi juré. C’est grâce à mon épouse Clara que, en 1977, le raïs égyptien Anouar el Sadate a décidé de se rendre à Jérusalem et de s’adresser aux Israéliens, devant la Knesset, leur Parlement. Ce qui n’est pas rien. Même si Sadate et Rabin ont tous deux été assassinés par leurs propres extrémistes.

J’étais en train d’organiser une Marche des Femmes israéliennes et palestiniennes pour la paix quand l’épidémie a touché notre monde. J’avoue que ce frein soudain m’a dépité. Or, curieusement, le Covid-19 semble, en quelques mois seulement, avoir fait découvrir à ces deux peuples rivaux ce que nous tentons de leur expliquer depuis des années : l’importance de la paix pour leur développement et leur avenir.

Un ami de Gaza m’a confié au téléphone (un témoignage qui rejoint celui d’un jeune humanitaire gazaoui paru dans Libération) : « Ce virus n’a ni nationalité ni religion. (…) Nous sommes tous sur un pied d’égalité. (…) La maladie ne se soucie pas de savoir si nous sommes Israéliens ou Palestiniens, de gauche ou de droite, religieux ou laïcs ». Il m’apprend que le Hamas vient de remercier officiellement le Mossad de l’aide sanitaire apportée par Israël aux habitants de Gaza. Qui a évoqué cela dans nos médias ? Qui s’est donné la peine d’expliquer aux nombreux « pro » et « anti » de France, qu’en Israël, 47 % des pharmaciens sont Arabes, de même que 17 % des médecins et 24 % des infirmiers ? Et que tous parlent hébreu et votent à la Knesset. Leur parti, la Liste arabe unie dirigée par un musulman nommé Ayman Odeh, a obtenu, lors des récentes élections législatives, 15 sièges sur les 120 que compte le Parlement, ce qui fait de lui la troisième force politique d’Israël. Une victoire due, il faut le préciser, aux voix des « sionistes de gauches », ainsi que les appellent les Palestiniens. Même le Coordinateur spécial des Nations Unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, Nickolay Mladenov, d’habitude peu loquace, s’est enthousiasmé de la coopération israélo-palestinienne contre le Covid-19. « La reconnaissance de cette interdépendance, a-t-il déclaré, pourrait — s’il y a une volonté politique — se traduire par des progrès tangibles vers la résolution du conflit ».

« Mais qu’en sera-t-il quand les uns et les autres retireront leurs masques ? », me demande le rabbin Adin Steinsaltz, génial commentateur et traducteur du Talmud en hébreu moderne. « Nous serons là », lui dis-je. Et, comme j’ai affaire à un homme de foi, j’ajoute : « Avec l’aide de Dieu ».

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