Huitième cri : Quand nous serons démasqués

Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner en visite dans l’usine Mortelecque d’Annoeullin qui a converti sa production de filtres industriels vers la production de masques contre le Covid-19. Photo : Pascal Bonnière

Les masques, les masques, les masques… Depuis des semaines, on ne parle que de cet accessoire devenu notre première barrière de protection, notre ligne Maginot particulière contre la menace de l’ennemi. Et pourtant, depuis le début de l’épidémie, ces masques, comme les obus en 1940, ne sont pas au rendez-vous. Pas commandés à temps ! Quant aux prétendus stocks existants, ils auraient été brûlés par manque de prévoyance. Alors, nous nous sommes empressés de remplir des bordereaux de commande à l’adresse, ironie de l’histoire, de la Chine, ce même pays d’où nous est venu le virus Covid-19 qui nous contamine. Et, après deux mois, nos masques ont fini par arriver !

Entre-temps, comme pendant l’occupation — à chacun ses repères —, les petites mains ont pu travailler. On a sorti les vieux draps, les caleçons, les soutiens-gorge et nos machines à coudre. On s’est mis à fabriquer nos propres masques. Des masques home-made. Lavables, de surcroît !

Et, comme nous avons un sens inné de l’esthétique, nous nous prêtons au jeu de la créativité : il y a les colorés, les marbrés, les monochromes et les à motifs, les fleuris, les discrets et les criards, si possible assortis à notre garde-robe. Une manière de mobiliser le peuple à la défense de la patrie. Ces masques, cependant, ainsi que me l’ont fait remarquer des amis médecins, ne nous protègent même pas de la pollution.

Les vrais masques, ceux que l’on appelle « chirurgicaux », sont donc arrivés. En même temps que nous avons atteint la barre fatidique des 26 000 morts. Un masque par personne à la pharmacie, sur présentation du certificat (de naissance ?) et de la prescription du médecin. Quand chacun de nous en utilise au moins quatre par jour !

Dans la rue, il y a ceux qui portent le masque et ceux, la majorité, qui bravent les « ukases » : les résistants. Tandis que, de leur côté, les laboratoires nous promettent l’annonce prochaine du remède miracle. Ce dont parlent tous les médias.

J’adore les Français, toujours prêts à la rixe verbale, que ce soit dans les journaux, sur le pavé ou les terrasses des cafés pour le moment fermées, lors de débats télévisés. Chacun muni de son information inédite pour désarmer l’adversaire. Non, face au péril, nous ne devenons pas plus solidaires. De derrière mon masque, je me suis moi-même surpris à considérer ceux qui sortent visage nu dans la rue comme des dangers potentiels.

Ayant épuisé les avis de nos experts médicaux, nous nous penchons à présent sur l’après-épidémie. « L’après ne sera pas comme avant », prétendent nos connaisseurs. Il me semble cependant que la plupart d’entre nous attendent simplement de reprendre leur vie d’avant : retrouver les amis, les inviter au restaurant ou à la maison, préparer des manifestations, inventer les mots d’ordre des grèves à venir… Penser aux vacances, aussi. À la rentrée, ensuite. Un avenir différent s’exige. Et en quoi doit-il être différent ? Nous l’ignorons. Or, jamais la souris ne confie sa destinée à un seul trou. Aujourd’hui, à l’horizon, il n’y a pas plus de choix que de rêves collectifs qui s’affrontent, pas de révolution en vue : rien que des réformes.

Alors ? Alors la surprise viendra peut-être le jour où nous retirerons nos masques. Quand le monde qui avance malgré nous nous aura démasqués. « Le masque est si charmant, dit Alfred de Musset, que j’ai peur du visage ».

On s’habitue vite à tout et on oublie que le visage est ce que nous avons de plus personnel. C’est lui qui exprime nos désirs… et notre manque de désirs. Libérons-le !

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