Cinquième cri : Les injures

Invité dans l'émission Face-à-face d'Éric Zemmour sur CNews pour la promotion de mes Mémoires (Je rêvais de changer le monde, éditions Robert Laffont), 22 octobre 2019

« Le premier homme à jeter une insulte plutôt qu’une pierre, disait Freud, est le fondateur de la civilisation. » Est-ce la raison pour laquelle les Américains acceptent que leur président injurie les Chinois (geste qui le place parmi les civilisés puisqu’il ne lance pas contre eux de missiles) ? Les injures fusent ces temps-ci, inondant nos réseaux sociaux, jusque dans nos rues. La dernière victime, après le philosophe Alain Finkielkraut qui essuya il y a quelques mois à Paris l’agression d’un gilet jaune lors d’une manifestation, est le journaliste Eric Zemmour.

Outre un certain émoi médiatique, ces deux affronts provoquèrent l’intervention personnelle du président de la République. Ce qui fit des jaloux. Plusieurs personnalités, insultées verbalement sur le Net ou sur la voie publique pour leurs opinions, ont réclamé avoir, elles aussi, droit à ce privilège. Certains, comme Pascal Boniface, le revendiquent même publiquement. Le directeur de l’Institut français des Relations internationales, qui critique en permanence Israël, s’est fait insulter dans le hall de l’aéroport de Tel-Aviv alors qu’il était en voyage en Israël dans le cadre d’un cycle de conférence, à l’invitation du Consulat de France. Or, après cet incident, dit-il par le biais d’un tweet, seul le Consul de France à Jérusalem lui aurait exprimé sa solidarité. Il attendait sans doute, comme Finkielkraut et Zemmour, un coup de fil du président de la République…

Pourtant les offenses subies par Finkielkraut et Zemmour ne me semblent pas de même nature. Le philosophe, d’abord, s’est vu reprocher son penchant pro-israélien et sa judaïté. Être pro-israélien est un choix idéologique et peut donc être contesté. Être juif, en revanche, est une identité ethnique et l’antisémitisme, comme le racisme, relève du domaine de la justice. La République a légiféré et, je l’espère, une fois pour toute. Eric Zemmour, lui, n’a pas été insulté parce que juif, mais parce qu’anti-musulman. Disons plutôt « critique envers l’islam ». Une position qu’il revendique ouvertement.

Homme intelligent, à la mémoire prodigieuse, son opposition à la religion de Mahomet, qu’il juge mortifère et inassimilable au sein de la République, l’a rendu populaire aux yeux des uns, satanique pour les autres. Ainsi que ceux qui critiquaient le communisme du temps où celui-ci faisait office de religion.

J’avoue cependant que la passivité de Finkielkraut et de Zemmour face à leurs agresseurs me laisse songeur. Opposer les mots aux mots n’est-il pas justement leur domaine de prédilection ? Ont-ils été pris au dépourvu ou voulaient-ils, par leur silence, manifester leur mépris à l’égard de leurs adversaires ? Pourtant leurs réponses (filmées) auraient pu en faire réfléchir plus d’un. Tous deux intellectuels, ils auraient pu suivre le conseil avisé de Voltaire qui, dans une Lettre à M. le Comte d’Argental (1772), remarquait : « Les injures révoltent ; l’ironie fait rentrer les gens en eux-mêmes, la gaité désarme ».

Nous sommes loin des disputations judéo-chrétiennes publiques qui eurent lieu au XIIIsiècle, à Paris en présence de Blanche de Castille, en Espagne ou en Italie, joutes oratoires opposant des théologiens chrétiens à des rabbins et qui se terminaient bien souvent par la censure de certains passages du Talmud, des autodafés, des expulsions, voire des condamnations à mort. Mais nous sommes loin aussi, et pourtant c’était il y a cinq ans à peine, du temps où une critique de l’islam était réglée par une salve de p.m. Certains oseraient même dire que nous sommes en progrès. Ni hache, ni mitraillette : des mots. Des mots qui blessent, certes, mais auxquels nous pouvons toujours répondre, auxquels nous devons répondre si nous voulons déjouer de futures attaques meurtrières. C’est une position que j’ai justement défendue lors d’un face-à-face avec Zemmour sur CNews et qui m’a valu d’être affublé par le polémiste du quolibet « oui-oui », un naïf qui croit que les mots peuvent contrer la violence. Oui, je le crois. Et encore plus si celle-ci émane de mots.

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