Troisième cri : l'état de guerre

Photo : Radio France / Clément Lhuillier

Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire, ne serait-ce qu’à sa toute récente période, savent que, pendant une guerre ou une crise, l’individu modifie son comportement. Le plus souvent, notre part d’humanité s’efface devant le danger, la volonté de survie prime sur les droits de l’autre, les feux de croisement cessent de fonctionner… La peur dénigre la loi. Oui, il a fallu des millénaires à l’Homo sapiens pour devenir un être civilisé, mais il suffit d’un claquement de doigts pour que ce même être retourne à l’Âge de pierre. Je l’ai constaté jeune enfant sous l’occupation. 

L’état de guerre souligne cette inclination de nos congénères à l’animalité. Déjà, en France, les violences conjugales ont augmenté de 88 %, les cambriolages de 56 % et les violences urbaines flambent dans nos banlieues. Et, à mon avis, ce n’est qu’un début. Certains préfets évoquent même les « émeutes de la faim » dont les médias ne parlent pas. Ou si peu. Puis, comme c’est toujours le cas dans de telles circonstances, la délation prospère. Encouragée par les injonctions à la protection contre le coronavirus. Les commissariats sont submergés d’appels. Et qui dénonce-t-on ? Ceux que l’on n’aime pas, d’abord, sous des prétextes fallacieux. Très vite vient le tour des métèques, des Arabes, des juifs, des homosexuels, des voisins qui se réunissent en famille, mettant soi-disant en danger les habitants de l’immeuble. De surcroît si ces rencontres sont organisées par des musulmans à l’occasion du ramadan. 

Enfin, le manque, qui accompagne toute crise profitant de la défaillance technostructurelle de l’État, fait prospérer un marché noir qui promet de nous fournir tous les produits sanitaires qui font défaut à nos autorités. En particulier les masques et les testeurs, indispensables au déconfinement annoncé le 11 mai. Des inconnus nous en proposent en quantités illimitées — fabriquées bien entendu en Chine, ou encore à Hong Kong et au Vietnam — livrées à Roissy à des prix non soumis à la concurrence. Y compris des thermomètres frontaux infrarouges, si pratiques, ceux-là mêmes qui servent chaque jour à dépister les passagers dans les aéroports du monde entier et que l’on ne trouve pas dans nos pharmacies. 

Attention, ce marché noir ne s’apparente aucunement au à celui des narcotrafiquants. On ne s’approvisionne pas de testeurs sous les métros aériens de Barbès ou de Stalingrad à Paris, comme on le fait pour du cannabis. C’est sur les réseaux sociaux que les diffuseurs nous proposent des paquets de 50 masques chirurgicaux pour 35 euros, déposés — comme s’il s’agissait de sushis — sur le pas de notre porte. Alors que, de son côté, le ministère de la Santé, qui s’évertue à réserver la vente de masques homologués (chirurgicaux ou FFP2) aux personnels de santé, vient seulement d’autoriser la vente de masques en tissu grand public (de types 1 et 2) dans les officines ! 

Prenons garde : le marché noir est l’un des premiers indices du dépérissement de l’État. Or, nous rappelle Sophocle dans Antigone, « l’État est le navire qui porte notre fortune ». Et la garantie de notre cohésion nationale.

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