Introduction à ce blog



C’était à Varsovie, en janvier 1940, deux jours avant mon quatrième anniversaire. Nous avons entendu un bruit sourd dans la cage d’escalier. Mon père a ouvert la porte — j’étais dans ses jambes : deux soldats allemands traînaient un vieux juif par les pieds, sa barbe blanche ensanglantée, sa tête heurtant les marches. J’ai poussé un cri. Un soldat s’est retourné vers l’enfant que j’étais, a fait un geste incertain de la main gauche, a repris, enfin, le pied du juif avant de continuer la descente.

Ce fut mon premier cri. Cri d’horreur. Cri de protestation. Cri de colère. J’ai ainsi pu prétendre par la suite avoir appris à crier avant d’avoir appris à lire et à écrire.

Plus tard, beaucoup plus tard, à Paris, j’ai su que, en hébreu, on appelait les prophètes, ceux de la Bible, nabi, mot dérivé de l’akkadien nabu, le cri. C’étaient donc des hommes qui criaient. Rien à voir avec ceux qui prédisaient l’avenir, les voyants : les roë. Les nabi étaient des hommes qui protestaient, résistaient, mobilisaient, réveillaient. Des hommes simples pour la plupart. Ils se dressaient, selon la Bible, contre les injustices du pouvoir. Or, il n’est pas facile de crier. Surtout en public. C’est même parfois dangereux.

La plupart des prophètes ont été tués par les pouvoirs qu’ils dénonçaient. Isaïe, le fameux Isaïe, pourchassé par la garde du roi Manassé, fut scié avec l’arbre dans lequel il s’était réfugié. Eh oui ! Il nous est plus aisé de nous indigner entre nous. Il y a bien eu l’abbé Pierre, le grand défenseur des laissés-pour-compte, pour pousser un cri en public. C’était l’hiver 1954 à la radio. Il désespérait de pouvoir sauver ceux qui mouraient de froid dehors. « Mes amis, au secours ! », a-t-il crié au micro. Un demi-siècle après lui je me suis, comme lui, retrouvé à crier devant un micro. Cela s’est passé en janvier 2006, au moment du kidnapping et du meurtre d’Ilan Halimi, un jeune Français juif torturé à mort par le « gang des barbares ». Je m’étais rendu avec mes amis de SOS Racisme sur le lieu où ses bourreaux avaient laissé son corps. Le soir même, je devais présenter ma trilogie sur les femmes de la Bible à la télévision. Je suis arrivé au studio tremblant de rage, ulcéré que, dans cette France républicaine et démocratique, on ait pu assassiner un jeune homme parce que juif. Face au journaliste, c’était Marc-Olivier Fogiel, j’ai dit que j’aimerais partager ma colère avec les Français qui nous regardaient. Il m’y encouragea. Dans la seconde qui suivit, j’ai réalisé que le discours que j’avais préparé ne ferait que s’ajouter aux autres. J’ai alors demandé aux téléspectateurs de crier avec moi. Et j’ai poussé un cri. Je me croyais seul, nous étions des millions.

Aujourd’hui, je pourrais dire que ma vie est ponctuée de cris. Certains sont passés inaperçus, d’autres ont pu, je crois, remuer les consciences. D’autres encore, auxquels se sont joints d’autres cris, ont même sauvé des vies humaines.

Visite présidentielle de Jacques Chirac à Auschwitz avec Simone Veil,
60e anniversaire de la commémoration de la libération des camps, janvier 2005 - Photo : AFP

Marche des musulmans contre le terrorisme, juillet 2017 - Photo : Alain Azria

Aussi j’avoue avoir éprouvé de la fierté quand, à la sortie de mon premier livre Le Fou et les rois (j’avais alors quarante ans), le rédacteur en chef du journal Le Monde, Pierre Viansson-Ponté, a titré sa critique qui me fit connaître : « Un homme, un cri ».

J’aime les hommes en colère. Je suis d’ailleurs persuadé que si René Descartes, exilé en Suède, vivait aujourd’hui, il aurait dit : « Je crie donc je suis. » Imaginons que les sept milliards d’individus qui peuplent notre terre poussent tous ensemble un cri, nous aurions sauvé la planète.

La crise sanitaire que nous traversons est, comme les précédentes crises, le révélateur du degré d’humanité de l’humanité. Les manquements à ce que nous devrions être donnent l’occasion de nous mettre en colère. Mais puis-je encombrer les pages des journaux de mes nombreux cris ? Deux d’entre eux ont déjà récemment été publiés dans les colonnes de deux quotidiens importants : Midi Libre et Ouest France. Le premier est une réaction à la manière dont notre société se permet de traiter les anciens. Savez-vous que, il y a dix jours encore, les morts dans les EHPAD ne figuraient pas parmi le sinistre décompte télévisuel des hommes et des femmes fauchés par le coronavirus ? Il a fallu que, à ce lugubre oubli, s’ajoute l’interdiction qui leur est faite de sortir ou de recevoir des visites pour que mon cri soit entendu et amplifié, comme le bruit de la roche que l’on roule du haut de la montagne et dont l’écho se répète dans la vallée.

Mon deuxième cri a été provoqué par la réduction de nos semblables à des nombres. Comment pouvais-je, moi dont la vie fut marquée du sceau de ceux qui ont cherché à m’ôter mon nom pour faire de moi un chiffre, accepter cette image que les Français affrontent tous les soirs à la télévision, celle de cet homme plutôt affable qui égrène, durant de longues minutes, le nombre de malades et de morts, en France et dans d’autres pays du monde ? Sans même que l’on voie leurs visages ni entende leurs noms. Pendant que, de leur côté, les cimetières sont fermés et les rassemblements funéraires interdits. Comment ne pas crier notre colère devant cette fosse commune peuplée de chiffres ?

Ruth Elkrief, en bonne journaliste, a essayé de soumettre ce cri à ses invités sur le plateau de BFM TV. En vain. Qui se souvient encore du philosophe Levinas nous rappelant que chaque visage est le reflet de toute l’humanité ? Mais qui s’intéresse encore à l’humanité quand il s’agit de la rentrée scolaire et des vacances qui pointent à l’horizon ?

Puis vint le discours du Président de la République. Mon assistante, avec laquelle je communique par téléphone depuis six semaines, me propose de créer un blog : Les cris de Marek Halter. Une tribune libre que je peux partager avec mes amis.

Mais prenons garde de ne pas oublier que nous ne sommes que des hommes. Avec nos pulsions de violence. Et que, à la sortie de ce confinement que nous vivons, c’est elle qui nous attendra devant nos portes. Lisons, tant que nous en avons le temps, La peur en Occident — XIVe-XVIIIe siècles de Jean Delumeau. Un livre d’histoire essentiel qui décrit comment la peur de la peste, épidémie qui a dévasté l’Europe entière au Moyen-Âge, a poussé les hommes, rongés d’angoisse, à désigner un fautif, un bouc émissaire : les juifs, les lépreux, les sorciers, les étrangers…

Selon les sages, le monde repose sur trente-six Justes qui, à chaque génération, sont là pour nous rappeler à l’ordre. Et Pascal d’évaluer à neuf mille ce nombre inestimable. Seront-ils à mes côtés pour répercuter mes cris ?

Commentaires

  1. la religion musulmane doit être en accord avec les lois de la republique , je suis pour la réduction drastique des mosquées en.France .... la france possède plus de lieux culte musulman que d autre pays arabo musulman.... je suis pour une mosquée par grande ville et non pour les mosquées dans.les.petites villes .... ce qui permettrais une surveillance totale des fidèles et cela permettra la réduction des groupes radicaux musulmans...

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