Deuxième cri : scientifiques et philosophes

Photo : LCI

Pas simple d’être président de la République française par les temps qui courent. Je n’aimerais pas être à la place d’Emmanuel Macron. Personne d’ailleurs, je présume. Pas même ses adversaires politiques. Rien qu’à entendre leurs déclarations, on comprend qu’ils préfèrent lui laisser la responsabilité du pays durant cette crise que personne ne maîtrise et à laquelle personne n’a encore trouvé de remède.

Il est sans doute valorisant de gouverner en temps de paix : être applaudi au passage de votre véhicule, représenter le pays de Rabelais, Voltaire et Hugo devant les nations, souhaiter la bonne année à la fin du mois de décembre à soixante-huit millions de Français, avoir l’impression de pouvoir changer le monde.

L’impression ! Car tout politique traverse des moments de lucidité et de doute : mène-t-il la nation qu’il dirige sur un bon chemin ? Et surtout, surtout, que restera-t-il de lui dans l’Histoire ? C’est la raison pour laquelle chaque chef d’État, y compris quand il est question de pouvoir absolu, tente de se justifier. D’où l’oracle de Delphes à qui les puissants de la Grèce antique, qui contrôlaient pourtant le monde, sollicitaient l’avis. Non pour qu’il les aide à prendre une décision déjà prise, mais pour se prémunir en cas d’échec. Ou encore, plus tard, les rois qui, comme Charles XII de Suède et l’empereur Frédéric II de Prusse, bien qu’au pouvoir selon la volonté divine, aimaient à écouter les recommandations d’un Voltaire, et Catherine II de Russie d’un Diderot.

Engagé selon ses mots dans une guerre contre un ennemi invisible, notre Président, que personne n’a prévenu de ce qui allait se passer — et qui était pourtant prévisible depuis l’épidémie de SRAS de 2002-2004 — n’a pas tardé à s’entourer d’un conseil scientifique composé de chercheurs, de médecins, d’« hommes qui savent ».

Dans son fameux texte intitulé Le Banquet, Platon distingue la « droite opinion » (orthos logos) de la science ou connaissance (Épistémé) fondée sur un raisonnement, qui explique le monde et ses phénomènes de la manière « la plus élémentaire possible ».

L’idée d’Emmanuel Macron était certainement bonne. De surcroît, elle le protégeait des dérives d’un bouleversement globalisé que personne ne contrôlait. Mais cela ne pouvait durer que tant que personne ne voyait les membres de ce conseil, comme ce fut le cas de l’oracle de Delphes dont les réactions étaient rapportées par ceux qui le consultaient.

Notre monde, lui, dominé par les images qui circulent à la vitesse de la lumière sur les réseaux sociaux et les nombreuses chaînes d’information en continu, n’a pas tenu à garder dans l’ombre la Pythie du Président. Et voilà que les chercheurs, les médecins, les directeurs d’établissements hospitaliers se répandent sur tous les plateaux de télévision. Fini le temps où nous évertuions à trouver des réponses à nos doutes dans les universités, auprès des philosophes et des historiens qui auraient pu nous dire comment, en 1953, la menace de la poliomyélite a pris fin avec le vaccin de Jonas Salk. Et comment, par le passé, les cataclysmes de ce genre ont déstructuré et recomposé nos sociétés.

À l’heure du JT, à l’heure des débats, nous sommes donc des millions à chercher une lueur d’espoir dans la parole de ces spécialistes. Or, au lieu de prophètes modernes, nous découvrons des hommes et des femmes, certes compétents, sympathiques pour la plupart, visiblement contents de se retrouver sous les projecteurs, souvent en désaccord mais bien incapables d’apporter — tout comme nos politiques — des réponses aux questions des journalistes. Ce double échec des politiques et des scientifiques n’annonce-t-il pas le retour de l’orthos logos, l’opinion de ceux qui, au lieu de chercher une explication immédiate au mal, qui, comme toujours, finira par être terrassé avec l’invention du premier antidote, réfléchissent sur le monde d’après. Un monde dans lequel l’homme redeviendra le centre de tous nos intérêts — l’homme dans son ensemble et non comme simple consommateur —, et où le « Big Pharma » (l’industrie pharmaceutique), par exemple, selon les termes de mon ami Noam Chomsky, investira des milliards non plus pour produire une nouvelle crème hydratante pour les femmes qui partiront en vacances sur les plages du Pacifique, mais pour la recherche contre les virus à venir. 

En attendant, puisqu’il nous reste encore quelques semaines de confinement, pensons à ce que nous aimerions changer dans notre pays pour assurer l’avenir de nos enfants. Question qui pourrait occuper nos instituts de sondages. Ainsi, lorsque nous nous retrouverons enfin dans la rue, avec ou sans masques, mais avec beaucoup de colère, nous saurons quoi exiger. Et nos réponses pèseront, j’en suis persuadé, sur la politique de la France.

Commentaires

Articles les plus consultés